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01.05.2006
Maudite insomnie
"Le Père est décédé". J'ai pas réalisé tout de suite. Il est comme ça mon frère, technique. Il m'aurait dit "Papa est mort", j'aurais compris immédiatement. Mais décédé. Remarque, c'est bien décédé, ça fait sigle: DCD. Ça évacue un peu la réalité. Mais moi, j'ai jamais vraiment aimé ça les sigles, ça fait marque, ça fait publicité, ça dissimule. Je parle encore de clochards, moi, jamais de SDF. Mais lui, il est dans la banque, alors les sigles, ça le connaît. Et puis elle est venue, la compréhension, et avec elle une étrange sensation, comme un trou noir ou un gouffre, non, mieux, un abîme. Oui, c'est ça, un abîme. C'est bien abîme, ça fait nietzschéen. Le sol s'est dérobé sous mes pieds. Cette phrase, je l'ai lue ailleurs, mais elle décrit bien ce que j'ai ressenti, je trouve. Et puis j'ai réalisé que je n'avais jamais été malheureux avant ce jour là, non, jamais vraiment malheureux. Mais remarque, je vois pas comment j'aurais pu le savoir avant que ça arrive. J'ai été gâté faut croire. Mais quand on est malheureux et bouleversé, on est aussi hébété. On pense à des conneries, pour en avoir honte dix secondes plus tard, genre "j'ai rien emmené de noir pour l'enterrement" ou "on va pas avoir le temps de faire les courses pour le dîner". En fait, on y croit pas vraiment, sans doute. Mais quand je l'ai vu, allongé sur le lit d'hôpital, j'ai réalisé. J'avais jamais vu de mort avant, ça parait incroyable,… c'est vraiment pas comme on m'avait raconté. On dirait pas qu'ils dorment les morts, ça non. C'est des conneries. D'abord, j'ai eu du mal à le reconnaître mon père. J'ai failli être content: ils se sont trompés à l'hôpital, ils ont fait une erreur sur la personne je me suis dit. C'est vrai quoi, j'étais avec lui il n'y a pas une demi-heure. Je me disais bien qu'il pouvait pas mourir comme ça. Et mon père, il a toujours pris son temps. Mais de voir ma mère et ma sœur de part et d'autre du lit m'a vite refroidi. L'âme existe, ça, j'en suis sûr maintenant. Elle transforme nos visages, elle conditionne nos expressions, et là, elle est partie, son âme, alors mon père je l'ai pas tout de suite reconnu. Et puis, l'infirmière est venue pour lui glisser une serviette sous le menton. Oui, ça tient pas tout seul quand on est mort, la mâchoire. Désolé pour ceux qui ne savaient pas. C'est sans doute par là qu'elle sort, l'âme. J'avais jamais été malheureux comme ça avant. Et ce texte, je l'écris parce que je ne dors pas, encore une fois. Ça fait pourtant neuf mois maintenant. Ha, aussi, il parait qu'on trouve toujours quelque chose qu'on aurait aimé leur dire, aux morts, avant que leur âme parte en vacances. Ça, au moins, c'est vrai. Alors, voilà : Papa, je t'aime. Comme ça c'est fait, même si c’est un peu ridicule, comme phrase, à mon âge. Et maintenant je vais me recoucher. Je la posterai demain, cette note.
22:51 Publié dans Continuité | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
Commentaires
Très émouvant.
Ecrit par : profdisaster | 04.05.2006
Merci. J'ai hésité à le poster. Je me demandais si ce n'était pas un peu "déplacé"…
Ecrit par : saint-rich | 04.05.2006
Non,je ne trouve pas. Cela reste, de plus, retenu et pudique.
Ecrit par : profdisaster | 06.05.2006
Très beau et très émouvant, en effet.
Ecrit par : lactobacille | 06.05.2006
Beau témoignage. Merci.
Ecrit par : Delcuse | 07.11.2006
Merci à vous.
Je n'ai lu que deux de vos textes, dont "la paix" duquel j'ai extrait cette citation :
"Nous ne vivons pas un état de paix durable, mais un état de soumission permanent".
Je reviendrai.
Ecrit par : saint-rich | 08.11.2006
L'amour et la gratitude sont ce que l'on exprime le moins (bien) à nos parents. Au père en particulier.
Ecrit par : Ray | 10.11.2006
cette note n'est pas "déplacé"e.
ce que disent profdisaster et ray est très juste
quant à vos propos , je peux vous dire qu'ils sont les mêmes lorsque cela nous arrive.
sur les sigles, je suis d'accord aussi , sdf est malsain
j'ai entendu un jour une personne dire que son chien était décédé voyez comme la langue babêle
Ecrit par : colette | 16.12.2006
Merci Colette.
Ecrit par : saint-rich | 17.12.2006
