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14.02.2007
Avalée la vallée – 2
Acte 1 : le maire… et la paire
Acte 2 : les rois de la vallée
Nous déplions la carte IGN sur le capot encore chaud de la voiture, la maintenant comme nous pouvons malgré la forte brise. Je prends mon feutre rouge et marque d'une épaisse croix les terrains du Golem, complétant une nouvelle fois notre carte aux trésors à jamais perdus.
Que nous avait-on dit déjà ? "Un bon plan ! Allez voir le maire, ça ne coûte rien !". Nous avions appris ce jour-là que le Golem en était à son cinquième mandat bien que jamais il ne fut en tête de liste. Le hasard des désistements paraît-il. Qu'il a acheté les terrains de la vallée à la veuve du vieux P, depuis peu décédé, au prix de piètres terres cultivables, bien entendu. Il les divise aujourd'hui en lots afin de les revendre au prix fort de terrains à bâtir. A notre interrogation sur le soudain passage de ces parcelles d'une zone "agricole" à "constructible", on nous répond d'un air las que c'est le maire lui-même qui soumet à la DDE le plan de développement urbain de la commune.
"Ca ne coûte rien". Si seulement j'en étais convaincu. Mais je ne peux m'ôter de la tête la certitude que nous avons payé quelque chose, tout à l'heure, sur ce chemin de terre.
Même si je n'arrive pas encore à définir quoi.
Une pétarade sur la route derrière moi me tire de mes pensées. Je me retourne juste à temps pour apercevoir un petit ange blond d'une dizaine d'années, les yeux pétillants, le pantalon tâché aux genoux, chevauchant fièrement un vélo rouillé, bandana noué au guidon, carte à jouer claquant sur les rayons. Elle passe sans même nous jeter un regard. Perdue au crépuscule sur cette déserte route de campagne, elle semble s'être échappée d'un film fantastique. Je m'attends à entendre la comptine de circonstance.
"Tu as vu cette petite fille ? Tu la connais ?
- Oui, c'est une petite de la famille Souches. Tu sais, les voyous du Château.
- La petite Souches… oui, je me souviens. Je l'ai vue un matin traverser le jardin de tes parents. Elle était avec un de ses frères, à peine plus âgé qu'elle. Il poussait une brouette remplie de votre bois de chauffage. Que faites-vous? leur avais-je demandé et le garçon m'avait répondu le plus simplement du monde : Je prends du bois. Papa m'a dit de venir me servir."
Les enfants Souches sont tous beaux. Très beaux. Ils se gâtent simplement à l'adolescence. A se demander quel horrible mal peut, après une si longue incubation, ainsi dégrader les dents, ternir la peau, déformer la silhouette, assombrir le regard. Je ne connais rien de semblable. Pas même la métamorphose des fillettes versaillaises tout de bleu vêtues, qui rentrant dans un monospace marqué du sceau triangulaire "bébé à bord" en ressortent une vingtaine d'années plus tard, la même robe miraculeusement ajustée mais le visage prématurément vieilli, creusé, rongé par les naissances à répétition, l'ennui et l'abnégation.
Non, la mutation des enfants Souches est presque surnaturelle.
Le "château" occupé par la famille est une imposante demeure en pierre assez joliment dessinée de la fin du XVIIIème siècle. Le Conseil Régional a généreusement pris le relais dans le paiement des loyers de la famille - au grand désespoir des propriétaires qui espéraient bien récupérer leur maison - pensant vraisemblablement que le cantonnement des Souches à la campagne était préférable à leur dissémination dans une cité HLM. Du moins est-ce une des raisons avancées…
On dit que le père a des "filles" à Rouen, en plus des deux femmes qui vivent sous son toit. De cela je ne jurerais pas. Mais il est certain que le Château est ouvert quelques soirs par mois, ces soirs où l'ampoule située à droite de l'escalier en pierre de l'entrée reste allumée toute la nuit, dérisoire phare des âmes perdues.
A suivre.
20:55 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note
Commentaires
Oh, Saint Rich, comme la brièveté des actes d'Avalée me laissent désemparé - comme on peut l'être, vous savez, quand on sombre quelques secondes vers le pays des rêves et que quelque bruit nous en extirpe avec brutalité)...
Ecrit par : paratext | 15.02.2007
Je vois qu'un peu de stimulation est profitable dans votre cas. C'est tout à fait intéressant et tellement bien écrit qu'un soupçon de jalousie se pointe à l'horizon. Merci et à bientôt. ariaga.
Ecrit par : ariaga | 15.02.2007
Ariaga/Tu m'étonnes... !!! (grrrrr)
Saint-Rich/Vraiment très très bien...
c'est scandaleux ! ;)
Ecrit par : profdisaster | 15.02.2007
> Paratext : votre message me touche. Vraiment.
> Vous avez raison Ariaga, ce texte a vu le jour grâce à vos réguliers encouragements. Merci.
> Prof : merci cher ami. J'ai pris énormément de retard dans mes lectures, mais j'ai fini "Millenium People". Avis mitigé. Bon sujet, mais je l'ai quand même trouvé un peu "fade".
Ecrit par : saint-rich | 16.02.2007
Serions-nous devant un véritable roman-feuilleton en devenir ?
L'auteur prend-il son temps ou travaille-t-il énormément avant d'arriver à la forme qui lui convient ?
Le résultat est très prometteur, mais le lecteur se doit d'être très patient...
Ce n'est pas "Avalée la vallée", mais "Perfusée, distillée, instillée la vallée"...
Ecrit par : CCRIDER | 18.02.2007
Eh oui, que de suspens...
Patience et longueur de temps, mais vous avez un style du tonnerre (sobre, délicat et intriguant...), alors promis, moi aussi je reste !
Ecrit par : ada veen | 19.02.2007
Même si mes encouragements étaient un peu vifs, je suis heureuse du résultat. Si je faiblis, j'en attends autant de votre part. Amicalement. Ariaga.
Ecrit par : ariaga | 20.02.2007
> CCRIDER : une nouvelle, je pense, rassemblant quelques souvenirs de ces deux dernières années.
> Ada Veen : J'en suis heureux et merci pour le compliment.
> Ariaga : Gasp ! je suis démasqué. Vous êtes plus redoutable que ma mère !
Ecrit par : saint-rich | 20.02.2007
Mais je suis peut-être votre mère dans une vie parallèle ou antérieure ? Cela vous fait peur et je sens poindre les rêves tordus....
Ecrit par : ariaga | 22.02.2007
Ha! Chère Ariaga. Premier rêve tordu, sur la question de l'identité vraisemblablement.
Dans ma boîte aux lettres, une enveloppe à bulle au format A4 de couleur blanche.
Je m'aperçois que c'est un retour d'un courrier que j'avais envoyé en 99 à l'école d'architecture de Versailles pour postuler à je ne sais quel prix étudiant.
A l'intérieur, quelques-uns uns de mes projets d'école - des photos de moi enfant que je n'avais jamais vues, de toutes tailles - des analyses comportementales (les miennes mais je n'en suis pas sûr) - des pages de ce blog imprimées et annotées par une main qui n'est pas la mienne. Quelques-unes unes sont manuscrites, parfois illisibles et sont recouvertes de dessins à l'aquarelle dans les tons rouge orange. Sur une de celle-ci, agrafées en haut à gauche, deux photographies : l'une d'une belle femme Noire, l'autre d'une poupée représentant cette dernière. La poupée et la jeune femme portent un manteau de fourrure digne de la Cruella des 101 dalmatiens. Je me suis réveillé avec un fort malaise…
Ecrit par : saint-rich | 24.02.2007
Intéressant...intéressant....
Ecrit par : ariaga | 24.02.2007
Maintenant oui, j'ai peur !
Ecrit par : saint-rich | 25.02.2007
Alors, cher ami, on a mis la couette sur sa tête, pas de nouveau rêve, n'oubliez pas que je collectionne.
Ecrit par : ariaga | 28.02.2007
Ariaga/Vous n'avez pas honte Ariaga ; il est tout traumatisé maintenant...
Saint-Rich/Incroyable ce rêve !
Ecrit par : profdisaster | 28.02.2007
> Ariaga : je n'oublie pas, je n'oublie pas… Vous voulez me psychanalyser ?
> Prof : Envieux de ton grand rêve, j'ai pris conseil auprès d'Ariaga et d'Arianil sur la méthode à adopter pour se souvenir de ses nuits. Voici donc le tout premier de mon petit carnet.
Ecrit par : saint-rich | 01.03.2007
Dieu me garde de vous psychanalyser, je craindrais, selon la méthode junguienne où l'on s'implique beaucoup, de subir des dommages irréparables. Mais contempler vos rêves me procurera surement d'exquis plaisirs.
Ecrit par : ariaga | 01.03.2007

