04.11.2007
Avalée la vallée - 4
Acte 1 : le maire… et la paire
Acte 2 : les rois de la vallée
Acte 4 : Agiotage
"Comment ? Vous n'êtes pas encore allez visiter le Château ? Oh ! Il faut absolument que vous y alliez. Surtout vous, qui êtes architectes, vous n'avez aucune excuse. Vous verrez, les nouveaux propriétaires ont fait un travail re-mar-quable… Je vous assure, ils sont tout simplement for-mi-dables. Je vous y emmène cet après-midi. Et pas de non qui tienne, je viens vous chercher à quatorze heures."
L'espace d'un instant, j'imagine ce que serait notre château, celui des Souches en bas de la Vallée, occupé par un jeune couple distingué aménageant une chambre d'enfant dans une de ses pièces à thème qui ont fait la réputation de ce lupanar de province, mais Madame Chavannes est certainement incapable de s'enthousiasmer de pareille ironie. Elle doit probablement parler du "vrai" château, celui du haut de la Vallée, et cela cache, j'en suis convaincu, je ne sais quelle sottise. N'est-ce pas elle qui nous avait vanté avec force conviction le talent incomparable de ce jeune dentiste de nos amis qui "vient de concevoir sa maison de A à Z, sans architecte". Peu lui importait les dommages que cette subite nouvelle annoncée sans délicatesse avaient pu nous causer, ce charmant ami n'ayant pas une seconde pensé à nous faire part de ce projet, non, il fallait de surcroît que sa maison fusse aussi for-mi-dable. Elle avait été si convaincante que j'en avais été déprimé plusieurs mois durant jusqu'à ce dimanche où je suis allé voir à la dérobée - mon Dieu, quel embarras - l'œuvre de ce jeune maître. Fallait-il en rire ou en pleurer ? En rire certainement car mon orgueil prit ce jour le pas sur mon attachement au bocage. La maison était… grotesque. Informe. Disproportionnée. De façade, il n'y avait point. Seul un grand mur enduit rythmé de deux grandes portes de garage en PVC blanc et d'une porte d'entrée en bois exotique couleur miel laissaient imaginer ici une habitation. Ce bloc de parpaing de deux niveaux était coiffé d'un "toit à la Mansart tout à fait for-mi-dable" lardé de deux lucarnes de modèles différents, métaphore architecturale du regard de Forest Withaker. De ce patchwork je crus reconnaître l'œuvre de cette arme en vente libre qui assassine aussi sûrement le paysage que la construction d'une autoroute en site protégé : le logiciel 3D pour construire sa maison.
"Elle fait partie de l'association des amis du Château" me dit Ariane après son départ. "Toute la petite bourgeoisie de la Vallée s'est entichée des nouveaux propriétaires du Château. Il a connu des temps difficiles. Pillé de ses plus beaux objets par des anglais au début des années 80, il a été laissé à l'abandon quelques années avant d'être racheté par un riche éleveur de chevaux. Lui, ne l'intéressaient que les écuries du domaine, aussi ne l'a-t-il pas entretenu, laissant les pièces à l'eau et au vent, stockant du matériel agricole dans les anciennes salles de réception du rez-de-chaussée. Je crois qu'il a fait faillite et le Château a de nouveau été mis en vente. Des promoteurs immobiliers l'ont racheté avec le projet de le diviser en appartements de luxe. Imagines-tu ce beau bâtiment avec des fenêtres PVC double vitrage et des escaliers de secours en acier galvanisé le long des ailes ? Et bien c'est ainsi qu'ils ont déposé le permis de construire, avec le soutien du gros maire. Mais étonnamment, le permis ne leur a jamais été accordé. Je ne pensais pas que l'architecte des bâtiments de France tiendrait bon. Sa capacité de nuisance a parfois du bon. Alors quand les deux garçons sont devenus propriétaires...
- Les deux garçons ?
- Oui, c'est un couple homosexuel, parisiens du Marais, lui journaliste et lui décorateur. Les promoteurs, pressés de se débarrasser de leur mauvaise opération, leur ont bradé le château. Un de leurs amis du Figaro a fait un article sur eux, sur leur courage de se lancer dans un tel projet. Imagine l'impact de cet article sur des femmes comme Chavannes, Charolles ou Jacques. C'est alors qu'ils sont devenus ce petit couple tout à fait charmant -je t'épargne leurs premiers noms d'oiseaux- qui se saigne aux quatre veines par amour de l'Art. Ils ont monté l'association "les amis du Château" pour récolter des fonds pour les travaux de rénovation, association à laquelle cotise très généreusement un grand nombre de riverains. Leur cercle est devenu plus coté que le Lyons Club ! Trois fois par an ils organisent un pique-nique payant dans le parc. Pour 100 euros par personne, tu es autorisé à venir t'installer sur une couverture pour déguster tes propres victuailles. Ca a beaucoup de succès dans la région. Chacun veut participer à sa manière au renouveau du Château, ne serait-ce qu'en amenant ses amis pour se rendre compte, moyennant contribution, de l'avancement des travaux. Des artisans viennent même travailler gracieusement le week-end. Tant et si bien que beaucoup pense à eux pour détrôner le Golem aux prochaines élections et je…"
Ariane est interrompue par sa grand-mère courant vers nous en tendant de sa main droite haut vers le ciel un journal roulé. Elle manque de trébucher à chaque pas dans la pelouse.
"Mes chéris! Oh mes chéris ! Vous n'allez pas croire ce que je viens de lire dans les petites annonces du Figaro. Le Château de la Vallée est en vente ! Ils n'ont prévenu personne, pas même la présidente de l'association. En vente à cinq fois le prix de leur achat. Cinq fois !"
A suivre.
19:50 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
28.05.2007
Rorschach l cohchsraR
"1- La première fois ? C'était hier matin. Je me suis réveillé normalement, vers huit heures, après une nuit sans rêves. J'ai failli tomber en descendant l'échelle de la mezzanine. Je boitais.
Je me suis regardé dans le miroir. J'ai remarqué comme une sorte d'hématome au dessus de l'œil. Vous voyez, là. La partie droite de mon visage était déformée. Dissymétrique. Comme battue. J'ai eu peur.
Ma compagne a préparé le petit déjeuner comme tous les matins... elle n'a pas remarqué. J'ai renversé d'un coup violent le pot de confiture sur le journal du jour. Je ne suis pourtant pas gauche. Enfin, je ne l'étais pas. C'est là que j'ai vraiment commencé à m'inquiéter.
J'ai plié le journal en deux, tenté d'éponger avec où ça coulait. J'ai appuyé fortement. Puis ouvert. Les taches rouges sang n'étaient pas symétriques de part et d'autre du pli. Moitié papillon à gauche, moitié tête de mort à droite. Oui. Elle, elle me soutenait que la tache était parfaitement symétrique.
Personne ne voit plus le monde comme il est réellement. Rien à faire. ça ne s'arrêterait pas.
Je vous le dis : la symétrie est morte.
2- Bien. Nous allons arrêter là l'entretien. Je voudrais reprendre l'avis de mon collègue sur votre affaire. Fin de l'enregistrement 12H01. Clic!"
Le médecin note : "ment depuis le début, avec calme."
______________________________________________________
2 - Note du médecin
Clic! "Bien. Début de l'enregistrement 11H20. Je voudrais reprendre l'entretien depuis la fin. Nous allons arrêter avec mon collègue un avis sur votre affaire. Calme-ment.
1- C'était hier matin. Elle a préparé le petit déjeuner. Comme tous les jours. Elle a renversé la confiture avec le journal du matin. Battue? Oui. La première fois. Où ? à gauche, à droite… Je ne suis pourtant pas violent. Enfin, je ne l'étais pas.
Pas de pot. Elle boitait. La partie droite de son visage était déformée. Dissymétrique. J'ai remarqué comme une sorte d'hématome au dessus de l'œil gauche. Ouvert… ça coulait… deux taches rouges sang sur le journal plié. J'ai tenté de les éponger. Rien à faire, ça ne s'arrêterait pas. Comme j'ai eu peur j'ai appuyé fortement. Vous voyez, là, le pli du cou, de part et d'autre... personne n'a remarqué.
Je me suis réveillé normalement, vers huit heures, après une nuit de rêves de têtes de mort qui me soutenaient que la tâche était parfaitement irrégulière. J'ai failli tomber en descendant l'échelle de la mezzanine. Je me suis regardé dans le miroir. Ce n'était plus mon reflet. C'est là que j'ai commencé à m'inquiéter.
Ma compagne. Mon papillon. Ma moitié.
Je ne vois réellement plus le monde comme il est.
Je vous le dis : ma moitié est morte."16:55 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
01.05.2007
Mes autres
Le croquis est presque achevé. Il représente un arbre stylisé sans feuilles, vu en axonométrie, sectionné en son milieu par un plan horizontal. Je poche en noir les surfaces d'intersections entre l'arbre et le plan. Cela donne un ensemble de petits cercles noirs de diamètres identiques - hormis celui du tronc central, quatre à cinq fois plus étendus que les autres - aléatoirement espacés les uns des autres. Je relie les cercles noirs entre eux par de fines lignes droites.
Près du grand cercle central, j'écris le mot suivant : Souche.
A côté d'un cercle proche de la Souche j'écris : Moi. Le long de la branche d'arbre passant par ce rond j'inscris : ma Vie. A la jonction de ma branche et du tronc : l'Accident.
Sur un autre cercle : Un Frère. Le long de la branche de ce cercle : sa Vie.
Au pied de l'arbre : Arbre Phylogénétique.
Sur le plan de coupe horizontal : Réseau.
Enfin, je note en bas à droite de la page, en guise de légende : Le Réseau est immatériel, omniscient et omniprésent. Le réseau est Unique. Conclusion : Lui seul permet une communication transversale entre les branches séparées.
J'ai profité de ce jour férié pour entamer, non sans peine, la lecture du journal que je tiens depuis l'âge de huit ans. C'est la première fois que je m'y plonge. Je pense que dès le début j'étais conscient de l'écrire pour quelqu'un d'autre. Pour toi.
Je m'étonne de lire ces lignes, écrites à l'âge de huit ans : "Le docteur a dit aujourd'hui à ma maman que je ne pourrai plus jamais marcher. Je suis triste parce qu'elle a pleuré".
Ou celles-ci, à dix ans : "Je suis né à l'âge de huit ans. J'ai très peu de souvenirs d'avant ma naissance. On ne se souvient bien que des choses désagréables et je crois que j'étais plutôt heureux, avant."
Ou encore, à douze ans : "Comme la plupart d'entre nous, je suis né à l'hôpital. Plus exactement, j'ai pris conscience à l'hôpital, mais je suis né juste après avoir été renversé par la voiture du père Martin, devant la caserne des pompiers. J'aurais traversé la rue sans regarder. Cela m'étonne de nous, mais un prêtre ne peut pas mentir!"
Et enfin, à treize ans : "J'ai bien réfléchi et j'en suis sûr maintenant : j'ai plein d'autres frères. Mes frères et moi sommes les enfants de la Fatalité."
Aujourd'hui, sur une page de ce même journal, je viens de dessiner le croquis de l'Arbre et du Réseau.
Comment t'expliquer ? J'ai toujours eu la certitude d'avoir été renversé par la voiture à ta place. La certitude que tu me dois de pouvoir marcher aujourd'hui. Qui donc serait à l'origine de cette cruelle farce ? Combien sommes-nous ? Combien sont nés avant moi à qui je dois nous devons l'économie d'un bras cassé, d'une brûlure au troisième degré, d'une septicémie ou de je ne sais quoi ? Combien sont nés après moi pour t'épargner encore la souffrance ?
Aujourd'hui, je viens de dessiner le croquis de l'Arbre et du Réseau, et je viens de comprendre que le Réseau est La solution pour communiquer entre des branches séparées, entre une branche et sa souche.
C'est lui qui me permet de faire intrusion sur ta page Web, mon Frère de Souche, pour enfin te dire ceci :
"Je te hais !"16:51 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
26.04.2007
La bande originale de ta Vie
As-tu entendu parler de la dernière découverte du professeur Hadeaube ? Non ? Ecoute, c'est formidable. Tu sais que toutes les cellules de notre corps enregistrent l'ensemble de notre histoire personnelle, un peu comme des puces électroniques. Non ? Crois-moi ! On appelle cela la mémoire fractale des cellules. Et bien le professeur Hadeaube vient de mettre au point un procédé permettant d'obtenir une image numérique de cette information. Une tomographie de largeur variable en fonction de l'âge.
Imagine. La photographie de ta vie. En 16 millions de couleurs.
Et ce n'est pas tout. Un logiciel permet de convertir cette image spectrale en musique. Une piste audio par hémisphère de ton cerveau.
Imagine. La musique de ta vie. En stéréo.
Te rends-tu compte ? Il est aujourd'hui possible de voir et d'écouter le code de ce que l'on a vécu. Il est aujourd'hui possible de diagnostiquer tous les accidents émotionnels sans faire appel aux souvenirs. Il est aujourd'hui possible de corriger le code de sa vie qui servira de base à la confection d'un clone.
Imagine. La perfection de ta vie. Un clone symphonique.
Ce matin, j'ai fait une image numérique de ton histoire à partir d'un de tes cheveux abandonné sur ma chemise. A l'aide de ma tablette graphique, je me suis mis à corriger les imperfections, les bruits de fond, les claquements, les lourds silences, les parasites. Je gomme. J'écoute. J'efface. Je vérifie. Je lisse. Avec mon stylet, je réécris ta vie en dessinant. Là, cette énorme tâche rouge vers tes huit ans. Effacée ! Tu te trouves trop rationnelle ? J'ajuste le niveau sonore du canal gauche. L'ensemble est trop chaotique ? J'applique le filtre "normalisation".
Voilà, c'est fini. Après deux heures de travail, j'ai restauré la musique de ta vie. J'ai mis les écouteurs pour me repasser cette toute nouvelle version corrigée. Je ne saurais te dire si, comme tu sembles le penser, elle était plus réussie que l'originale… je me suis endormi.11:35 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note
03.03.2007
Avalée la vallée – 3
Acte 1 : le maire… et la paire
Acte 2 : les rois de la vallée
Acte 3 : Héritage à vendre
" Tu n'avais pas un tableau ici ? lui demande la grand-mère d'Ariane.
- Oui, mon grand père. Mais j'ai vendu tous les tableaux de famille le mois dernier pour financer les travaux de toiture." Elle me regarde "C'est Madame Jacques qui les a achetés", et, à nouveau, avec la précision d'un métronome, éclate de rire. D'un rire fort, franc et sec qui, dans ce manoir inconnu, dans cette pièce figée dans un autre espace temps, me glace d'effroi. Je me demande si elle rit d'avantage à l'idée d'avoir vendu sa famille ou à celle de Madame Jacques s'en achetant une.
Il faut que je trouve un moyen de prendre congé, car je sens que je ne pourrais pas tenir dix rires de plus.
Notre hôtesse, Madame de Charolles, me fait penser à un squelette qu'on aurait vêtu d'une peau préalablement séchée au soleil. Une peau brunie, tachée, mais surtout mal ajustée. Une taille trop grande, je le déduis aux plis dans le cou et sur les coudes. Je peine à imaginer les dégâts que peuvent causer à l'intérieur de ce corps tout sec ses hilares soubresauts. Elle continue pendant trois rires la visite de son salon de réception avant de lancer un "Redescendons maintenant !"
Pourquoi s'étonner que la momie qui hante le magnifique manoir de la Vallée vive toute l'année dans le sous-sol faiblement éclairé par des soupiraux ?
Je descends en hâte le perron, pressé de ressentir l'effet apaisant des graviers sous mes pas, heureux de quitter cette sombre demeure, aux prix de vils prétextes.
Aujourd'hui Madame de Charolles n'a plus de propriétés à vendre. Hier, Ginette Lesage, agricultrice à la retraite, me proposait cinq terrains. Le sixième, elle le vendait à son petit-fils. Vendait ? Oui mais bien parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Comprenez : une marnière et son risque d'effondrement le rendait invendable à quelqu'un d'autre.
Hier, comme aujourd'hui, même malaise et étrange sentiment de culpabilité face à ceux qui ont hérité de tout.
"Ha! C'est l' p'risien !"
Je lève les yeux et voit deux gamins qui s'enfuient, en riant.
Parisien, ici aussi.
Je n'avais pas passé un an à Paris pour faire mes études que, déjà, mes oncles et tantes m'appelaient le Parisien. Ils arboraient ce petit sourire que je déteste tant, celui des enfants qui jettent "intello !" au visage de plus fin qu'eux. Parisien ! L'incantation destinée à me maintenir à l'écart de je ne sais quel cercle.
Parisien je serai dorénavant, même si je demeure ici jusqu'à ma mort.
A suivre.
22:30 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
14.02.2007
Avalée la vallée – 2
Acte 1 : le maire… et la paire
Acte 2 : les rois de la vallée
Nous déplions la carte IGN sur le capot encore chaud de la voiture, la maintenant comme nous pouvons malgré la forte brise. Je prends mon feutre rouge et marque d'une épaisse croix les terrains du Golem, complétant une nouvelle fois notre carte aux trésors à jamais perdus.
Que nous avait-on dit déjà ? "Un bon plan ! Allez voir le maire, ça ne coûte rien !". Nous avions appris ce jour-là que le Golem en était à son cinquième mandat bien que jamais il ne fut en tête de liste. Le hasard des désistements paraît-il. Qu'il a acheté les terrains de la vallée à la veuve du vieux P, depuis peu décédé, au prix de piètres terres cultivables, bien entendu. Il les divise aujourd'hui en lots afin de les revendre au prix fort de terrains à bâtir. A notre interrogation sur le soudain passage de ces parcelles d'une zone "agricole" à "constructible", on nous répond d'un air las que c'est le maire lui-même qui soumet à la DDE le plan de développement urbain de la commune.
"Ca ne coûte rien". Si seulement j'en étais convaincu. Mais je ne peux m'ôter de la tête la certitude que nous avons payé quelque chose, tout à l'heure, sur ce chemin de terre.
Même si je n'arrive pas encore à définir quoi.
Une pétarade sur la route derrière moi me tire de mes pensées. Je me retourne juste à temps pour apercevoir un petit ange blond d'une dizaine d'années, les yeux pétillants, le pantalon tâché aux genoux, chevauchant fièrement un vélo rouillé, bandana noué au guidon, carte à jouer claquant sur les rayons. Elle passe sans même nous jeter un regard. Perdue au crépuscule sur cette déserte route de campagne, elle semble s'être échappée d'un film fantastique. Je m'attends à entendre la comptine de circonstance.
"Tu as vu cette petite fille ? Tu la connais ?
- Oui, c'est une petite de la famille Souches. Tu sais, les voyous du Château.
- La petite Souches… oui, je me souviens. Je l'ai vue un matin traverser le jardin de tes parents. Elle était avec un de ses frères, à peine plus âgé qu'elle. Il poussait une brouette remplie de votre bois de chauffage. Que faites-vous? leur avais-je demandé et le garçon m'avait répondu le plus simplement du monde : Je prends du bois. Papa m'a dit de venir me servir."
Les enfants Souches sont tous beaux. Très beaux. Ils se gâtent simplement à l'adolescence. A se demander quel horrible mal peut, après une si longue incubation, ainsi dégrader les dents, ternir la peau, déformer la silhouette, assombrir le regard. Je ne connais rien de semblable. Pas même la métamorphose des fillettes versaillaises tout de bleu vêtues, qui rentrant dans un monospace marqué du sceau triangulaire "bébé à bord" en ressortent une vingtaine d'années plus tard, la même robe miraculeusement ajustée mais le visage prématurément vieilli, creusé, rongé par les naissances à répétition, l'ennui et l'abnégation.
Non, la mutation des enfants Souches est presque surnaturelle.
Le "château" occupé par la famille est une imposante demeure en pierre assez joliment dessinée de la fin du XVIIIème siècle. Le Conseil Régional a généreusement pris le relais dans le paiement des loyers de la famille - au grand désespoir des propriétaires qui espéraient bien récupérer leur maison - pensant vraisemblablement que le cantonnement des Souches à la campagne était préférable à leur dissémination dans une cité HLM. Du moins est-ce une des raisons avancées…
On dit que le père a des "filles" à Rouen, en plus des deux femmes qui vivent sous son toit. De cela je ne jurerais pas. Mais il est certain que le Château est ouvert quelques soirs par mois, ces soirs où l'ampoule située à droite de l'escalier en pierre de l'entrée reste allumée toute la nuit, dérisoire phare des âmes perdues.
A suivre.
20:55 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note
12.01.2007
Avalée la vallée - 1
Acte 1 : le maire… et la paire
Il nous précède de quelques pas sur un charmant chemin de terre se déroulant entre ces pommiers qui ressemblent si étrangement à des sarments de vigne géants. Quelques vaches dans leurs habits contrastés noir et blanc nous suivent du regard. Nous nous réjouissons que leur propriétaire n'ait pas cédé à la mode de la Charolaise.
"Alors bien évidemment, après la signature, je ferai venir l'électricité, l'eau et la route." Paysage bucolique, ton heure est comptée ! Puis, d'un air entendu "et on s'arrangera pour les autorisations de fosse septique." Il peut tout, ce gros bonhomme.
"J'ai déjà vendu ces deux terrains. Là, à un jeune couple." Il nous montre du doigt un modeste pavillon, modèle "emprunt sur vingt ans pour couple de smicarts" (les constructeurs vendent le parpaing à prix d'or). Devant la porte d'entrée, un tracteur en plastique rouge couché sur le flanc dans un lit de mauvaises herbes nous arrache malgré tout un sourire.
"Oui, je leur ai déjà dit d'entretenir leur jardin, vraiment, ces… Euh… Bon… et celui là. Ce sont des gens bien, vous voyez, c'est parfaitement entretenu."
Non, nous ne voyons rien. Un rien qui se compose d'un gros parallélépipède enduit crème surmonté d'un chapeau de tuiles rouges, le tout installé sur un sol d'asphalte noir couvrant presque toute la parcelle. Oui, d'asphalte. L'utilitaire Peugeot blanc qui repose sur ce tapis noir nous indique clairement que le propriétaire de ce pavillon est du métier, comme on dit.
Entretenu ! Nous comprenons d'un coup que le gros bonhomme qui se tient devant nous, là, n'aime pas la vie.
Ces deux maisons dominent un des plus beaux paysages du canton qu'elles ne laissent admirer que depuis la cuisine ou la salle de bain.. … trop beau pour elles, elles ont préféré lui tourner le dos.
Vus depuis la vallée, on les sent menaçants, les deux pavillons. Ils attendent sur la crête, tels les guetteurs d'une tribu indienne, prêts à dévaler la pente pour venir tout détruire, laissant derrière eux de longilignes plaies qui seront cautérisées, n'en doutons pas, à l'asphalte bouillant.
As-tu remarqué comme le paysage semble se refléter sur sa peau ? aimerais-je demander à Ariane. Comme son visage luisant de sueur lui donne l'aspect froid d'un androïde en acier. Un acier qui commencerait à se déformer sous l'effet de la chaleur. De profil, l'androïde semble de surcroît prêt à accoucher de je ne sais quelle machine diabolique.
Il continue à parler. Fait de grands gestes ridicules. Lève les bras trop haut, mouline, enserre, brasse. Le système central du robot est sans aucun doute défaillant. Il s'arrête brusquement. C'est le moment.
- Je le vend tant ! C'est une très bonne affaire, vous savez.
Je lui réponds d'une voix que j'aurais aimée plus ferme.
- Nous sommes intéressés par la moitié de la parcelle seulement.
- Oui, c'est bien cela. La moitié. C'est le prix !"
Je pense à une blague, mais l'androïde enceinte n'est pas du genre à plaisanter.
– C'est trop cher pour nous… le prix de départ est bien trop élevé. Plus ferme la voix me dis-je.
- Ha… oui, je comprends… vous êtes jeunes… vous débutez dans la vie… je peux faire un effort… allez… je baisse le prix à tant pour vous arranger. En contrepartie, on signe chez le notaire à la moitié du prix que je demande et vous me donnez le reste de la somme en liquide."
Pas un androïde. Non, je me trompe. Un Golem. Un Golem qui ne serait plus d'argile mais de graisse. Un Golem qui ne s'animerait plus avec des textes bibliques mais avec des billets de banque.
Un Golem des temps modernes.
A suivre…
19:35 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note
08.01.2007
C'est l'Eure !
Il faut que je vous raconte. Tout. Cela prendra du temps, probablement. Combien de notes vais-je y consacrer ? Dix, quinze, plus ? Nous verrons bien. La note d'aujourd'hui ne sera qu'une introduction, une entrée en matière, dans cette matière visqueuse et puante qui envahit ma province d'adoption, la Normandie. Plus précisément la Haute Normandie. Haute ! Vous découvrirez au fil de mes notes que ce nom ne manque pas de sel.
Je suis bien trop tendu pour débuter aujourd'hui ce nouveau cycle. Vous savez, si vous me suivez régulièrement, que demain est un jour important. Lorsque l'on est comme je suis, l'idée même d'un enjeu, aussi dérisoire soit-il, suffit à paralyser toute tentative d'organisation des idées. Mon cerveau s'épuise à calculer toutes les probabilités, et si jamais, et si, et si et si et si etsietsietsietsi. Il s'emballe dans ses confusions jusqu'à la surchauffe qui gagne rapidement le front. Fatal Error ! Il cesse brusquement de fonctionner sur cet ignoble mensonge en blanc sur fond bleu "It doesn't matter !"
J'ai de la fièvre, la gorge et l'estomac me manifestent ostensiblement leurs présences. Quand commencerai-je ce cycle ? Avant tout, j'ouvre une nouvelle catégorie pour y glisser la présente introduction : elle se rappellera à moi à chacun de mes passages sur cette page. Dis-leur ! Raconte l'Eure !
Mais quoi ? Est-ce vraiment si important que cela ? A quoi bon ? N'est-ce pas partout pareil ? Les maires des villages de province ne se ressemblent-ils pas tous ? N'y a-t-il pas dans chaque ville LA famille de crapules qui bénéficie de complaisances ? L'urbanisme n'est-il pas toujours le résultat de connivences habilement déguisées ? Tu ne nous apprends rien que nous ne sachions déjà ! C'est pire ailleurs ! Moi j'ai une meilleure histoire ! Bah, c'est rien à côté de la mienne !
Non, vous m'avez mal compris. C'est bien parce que c'est tout sauf extraordinaire, c'est bien parce que c'est banal que je dois le raconter. Vous réalisez ? B.A.N.A.L. ! Raconter, histoire de conjurer le sort. Peut-être…
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30.11.2006
Bière et chocolat
Le soleil vient à peine de se coucher que l'envie, à nouveau, me prend. Irrésistible.
L'envie d'une tablette de chocolat Lindt, modèle Crêpe Dentelle, et d'une Leffe bien fraîche. Chaque jour, le même scénario. Le matin, je me dis que jamais au grand jamais je ne céderai à la tentation, que tout cela est bien ridicule, que je suis un adulte responsable maintenant. Chaque soir, j'enfile ma veste, et, de tours en détours, mes pas me mènent invariablement à une épicerie.
Tout cela n'est pas normal.
Ce matin, probablement sous l'influence de Paul Auster, j'ai entrepris de tracer mes itinéraires nocturnes des derniers jours sur la carte de mon quartier. Que pensais-je trouver dans ces entrelacements de lignes tremblotantes tracées au feutre noir ? Un pentacle ? Le visage de Jésus ? Les numéros du loto de samedi prochain ? Je ne sais pas. Le fait est que ce gribouillage ne ressemblait à rien. Peut-être fallait-il chercher plus loin ? Les derniers mois ? Non, inutile, jamais je ne me souviendrai exactement de mes errances.
Je suis allé sur Google Map, voir si la carte satellite de mon quartier ne révélait pas quelques mystérieux secrets. Il n'y avait rien d'extraordinaire, si ce n'est la précision de l'image, impressionnante. Cela m'a donné envie de rechercher les images satellites des différentes villes où je me suis rendu cette année, leurs centres historiques, leurs parcs, les jardins, les fleuves, lacs, rivières, et leurs inévitables ceintures de zones commerciales… centres commerciaux dans lesquels j'ai fait mes achats de bière et chocolat. J'ai flashé le plan de chaque centre commercial, puis j'ai assemblé les images dans l'ordre chronologique de mes achats.
Je suis stupéfait, un peu honteux aussi, mais je vous livre ici le fruit de mes recherches, et par la même occasion, la preuve que je ne suis pas fou.

C'est sûr maintenant. Demain, j'arrête !
11:43 Publié dans Jalons et Portaits | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
24.11.2006
Le cahier
Je l'ai découvert par hasard, tout au fond du placard du couloir. Il était là, écrasé sous une pile de vieux bouquins de poche.
Le cahier.
J'ai mis pas mal de temps à le dégager de ces déchets de temps perdu. Il n'avait l'air de rien, cet épais cahier d'écolier, avec sa couverture usagée. Je l'ai feuilleté négligemment. Il contenait des pages et des pages d'écritures manuscrites. Intrigué, je me suis assis en tailleur, le cahier entre les cuisses et j'ai débuté la lecture. Mon Dieu, je ne rêvais pas. Je lisais l'histoire de ma propre vie. J'étais abasourdi.
L'histoire avait été écrite à plusieurs mains.
Quelques très belles pages avaient été rédigées par des amis d'enfance. D'autres, éprouvantes, par cette vieille peau d'institutrice. Je ne sais pas combien de personnes ont participé à l'écriture de cette biographie.
Mais le plus étonnant, c'est que jamais, non jamais, je n'ai reconnu mon écriture sur ce cahier.
Au bout de longues heures ininterrompues de lecture, je suis tombé sur le passage où je découvre le cahier par hasard, tout au fond du placard du couloir, là, écrasé sous une pile de vieux bouquins de poche.
Comment était-ce possible?
Et ce n'était pas tout. Non. Le plus effrayant était qu'il me restait encore les deux tiers du cahier à lire.
Combien de temps m'a-t-il fallu pour prendre la décision de ne pas poursuivre la lecture ? Je ne saurais le dire. Mais j'ai fini par me saisir d'un cutter, et, proprement, découper une à une les pages qui suivaient cette journée. Je les ai pliées soigneusement puis brûlées dans la baignoire.
Ma décision était prise : j'allais écrire moi-même la suite de l'histoire sur les pages vierges qui restaient. Une belle histoire. Non plus subie, mais rêvée.
J'ai fait des brouillons sur des feuilles volantes. Des tas de brouillons. Certains étaient parfaits et j'ai essayé de les adapter au format du cahier. Mais, il n'y avait rien à faire, cela ne collait pas.
J'ai bien tenté d'écrire au préalable avec un crayon à papier, mais c'était illisible. Je devais me rendre à l'évidence : l'histoire devait être écrite sans brouillons, ni coup d'essai, avec assurance et conviction.
Aujourd'hui, le cahier est posé sur la table à côté de mon ordinateur.
Je le voudrais tellement parfait, ce foutu cahier, que je n'y ai rien écrit depuis sa découverte, il y a un an déjà.
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